Il y a une scène qui revient dans presque tous les récits d'emprise psychologique. Elle explique pourquoi tant de victimes disent la même chose : qu'on ne les a pas crues, qu'on les a jugées, et que le silence est devenu, avec le temps, la seule option qui semblait rester. On raconte souvent le pervers narcissique par ses symptômes à lui : le charme, le mensonge, le besoin de contrôle. On raconte beaucoup moins ce qui se joue, en miroir, dans la tête de celles et ceux qui lui survivent. C'est pourtant là que se niche une des injustices les plus silencieuses de l'emprise : la souffrance de la victime ne s'arrête jamais à la relation elle-même. Elle se prolonge, se complique, s'additionne — la honte de ne pas avoir vu plus tôt, le jugement de l'entourage, l'incompréhension de ceux qui ne connaissent que le visage public et lumineux de l'autre. Et pour finir, le silence qui verrouille tout, parce qu'on a compris qu'on ne serait pas cru.
Qui a défini le concept, en premier
Le terme vient de la psychanalyse française. C'est le psychiatre et psychanalyste Paul-Claude Racamier (1924–1996) qui, en 1986, propose pour la première fois l'expression « perversion narcissique », dans un article de la Revue française de psychanalyse. Pour lui, ce fonctionnement est une manière organisée de se protéger d'une douleur intérieure insupportable — en l'expulsant vers quelqu'un d'autre, tout en se survalorisant à ses dépens. Sa formule reste la plus citée : « On ne naît pas pervers, on le devient. »
C'est une autre psychiatre, Marie-France Hirigoyen, psychanalyste et victimologue, qui a fait passer le concept du cabinet analytique au grand public. Son essai Le Harcèlement moral, la violence perverse au quotidien (1998) a inspiré la loi française de 2002 sur le harcèlement moral. Elle a été l'une des premières à écrire délibérément du point de vue de la victime, et à documenter cliniquement pourquoi son entourage a tant de mal à la croire.
Une précision importante : « pervers narcissique » n'est pas un diagnostic médical. On ne le trouve ni dans le DSM-5, ni dans la CIM-11. C'est un concept clinique qui décrit un mode de fonctionnement relationnel. Le mot est précieux pour nommer un vécu, mais il ne doit jamais servir à diagnostiquer un proche à distance. Seul un professionnel peut poser un diagnostic.
Comment se construit un pervers narcissique
Personne ne naît ainsi. Les cliniciens évoquent, non pas une loi, mais une hypothèse récurrente : dans l'enfance, un défaut durable de reconnaissance de l'enfant comme sujet à part entière. Parfois un parent qui utilise l'enfant comme le prolongement de son propre narcissisme — l'enfant « miroir », celui qui doit briller pour que le parent existe. Parfois, à l'inverse, une indifférence chronique, un vide affectif jamais nommé. Dans les deux cas, l'enfant apprend à construire ce que Donald Winnicott appelait un faux self : une façade adaptée pour survivre au manque, plutôt qu'un sentiment de soi stable et authentique.
Racamier plaçait au centre de ce fonctionnement un affect précis : l'envie. Non pas la jalousie pour un objet convoité, mais une intolérance profonde à la vitalité, à l'entièreté, au simple bonheur de l'autre. Ce socle, fragile et jamais reconnu comme tel, ne se traduit pas par de la vulnérabilité visible. Il se traduit par son inverse : le contrôle. Contrôler l'autre, contrôler l'image renvoyée, devient la façon de tenir debout.
Une réserve s'impose ici, par honnêteté : ce sont des hypothèses cliniques, pas des lois causales. Beaucoup d'enfances difficiles ne mènent à rien de tel, et un être humain ne se réduit jamais à sa biographie.
Dans la tête du pervers narcissique
- •Le clivage : l'autre est tour à tour idéalisé (la phase de séduction intense, parfois appelée love bombing) ou dévalorisé — jamais entier, jamais complexe.
- •La projection : ses propres failles, ses propres torts, sont attribués à l'autre, qui finit par porter une culpabilité qui n'est pas la sienne.
- •Le besoin de contrôle : de la relation, du récit, de l'image renvoyée aux autres — bien plus qu'un simple goût pour l'autorité.
- •La maîtrise de l'image sociale : en public, la personne est souvent charmante, posée, raisonnable. Et c'est précisément ce masque qui rendra, plus tard, la parole de la victime si difficile à croire.
Ce qui se passe, vraiment, dans la tête des victimes
- •Le doute permanent : à force d'entendre que ce qu'elle a vu, entendu ou ressenti n'a pas eu lieu (le gaslighting), la victime cesse peu à peu de faire confiance à sa propre perception.
- •Le lien traumatique : l'alternance de froideur et de séduction crée un attachement paradoxal, proche du renforcement intermittent — le lien se resserre d'autant plus fort que la récompense affective est imprévisible.
- •L'hypervigilance chronique : le système nerveux reste en état d'alerte permanent, en anticipation du prochain désaccord ou du prochain silence punitif.
- •L'érosion de l'estime de soi : la victime en vient à s'excuser avant même d'avoir « fauté », à anticiper le reproche plutôt qu'à défendre son point de vue.
La peine qui se multiplie — le cœur du problème
La victime ne porte pas une seule souffrance. Elle en porte plusieurs, qui s'empilent les unes sur les autres — et qui, ensemble, pèsent bien plus que leur simple somme.
D'abord, l'asymétrie de contrôle. Le pervers narcissique a passé des années à maîtriser son image en toute circonstance — composé, articulé, raisonnable, même face à l'accusation. La victime, elle, porte un système nerveux maintenu en état d'alerte depuis des mois, parfois des années. Quand la confrontation arrive enfin, c'est souvent son corps à elle qui relâche ce qu'il retenait : les larmes, la voix qui monte, les mots qui s'emmêlent. Pour un témoin extérieur, cette asymétrie se lit à l'envers : « il a l'air si calme, et elle si agitée — la personne agitée doit bien être le problème. » Ce piège cognitif porte un nom : le DARVO (Deny, Attack, Reverse Victim and Offender — nier, attaquer, inverser les rôles), décrit dès 1997 par la chercheuse Jennifer Freyd.
Puis vient la honte. Elle s'installe tôt et se loge profondément : la honte de ne pas avoir vu, de s'être laissé convaincre, d'avoir défendu l'autre devant sa propre famille. Cette honte n'a presque jamais de lien avec une responsabilité réelle — elle est le sous-produit direct de l'emprise, pas la preuve d'une faiblesse. Mais elle agit comme un bâillon : on n'ose pas raconter ce dont on a honte.
Puis le jugement, une fois que la parole sort malgré tout : « tu exagères », « il n'est pas si terrible », « tu n'as qu'à partir, alors ». Ce jugement vient rarement de la méchanceté. Il vient d'un manque d'information — l'entourage ne voit que des fragments — et d'un besoin, très humain, de continuer à croire que le monde reste prévisible et juste.
Et cette question, qui revient presque toujours : « Mais pourquoi tu ne pars pas ? » Peu de phrases blessent autant. Elle ignore tout ce que la victime porte déjà : le lien traumatique, la peur très concrète de représailles, l'enchevêtrement matériel et parfois parental de deux vies, l'épuisement qui rend toute décision difficile. Elle transforme une question de sécurité en une question de volonté — comme s'il suffisait de vouloir.
Et c'est là que ces peines cessent de s'additionner pour se multiplier. Parce qu'on ne se sent pas crue, ou qu'on redoute d'être jugée une fois de plus, on finit par se taire. La honte nourrit le silence. Le silence nourrit l'isolement. L'isolement rend la parole suivante encore plus difficile à formuler que la précédente. Ce n'est pas une peine qui s'ajoute à une autre : c'est une peine qui, à chaque tour, se multiplie par elle-même — et qui, pendant ce temps, laisse l'emprise se poursuivre à l'abri des regards.
Que faire, concrètement
- •Mettre des mots — même provisoires. La première étape n'est pas de savoir quoi faire, mais de se sentir autorisé à nommer ce qui se vit.
- •Retrouver un tiers extérieur à la relation — un proche de confiance, un professionnel — pour recontacter un point de repère de réalité qui n'a pas été façonné par l'autre.
- •Garder une trace (journal, messages) — non pour « prouver », mais pour se redonner accès à sa propre mémoire quand le doute revient.
- •Se faire accompagner — non pour juger à distance un partenaire absent, mais pour retrouver un espace où sa parole n'est ni mise en doute, ni retournée contre soi.
Si cet article résonne avec ce que vous vivez, la porte de mon cabinet est ouverte — le pas vous appartient. N'hésitez pas à prendre rendez-vous. (En cas de violences : 3919, Violences Femmes Info, écoute anonyme et gratuite, 7j/7.)
